Les outils de promotion de l’art contemporain en France

La Force de l’art et Monumenta, jeunes initiatives, ont été respectivement mises en place en 2006 et 2007. Alors que La Force de l’art 02 vient de s’achever et que Christian Boltanski expose actuellement sous la nef du Grand Palais dans le cadre de Monumenta, état des lieux des structures et des soutiens publics pour la création contemporaine en France.

En 2001 est publié le rapport du sociologue Alain Quémin « Le rôle des pays prescripteurs sur le marché et dans le monde de l’art contemporain ». Ce document, remis au ministère des Affaires étrangères, stigmatise « le lent effacement de l’art français sur la scène mondiale ». L’auteur pointe du doigt la défection des artistes français contemporains dans les collections publiques et grandes institutions culturelles internationales, au Kunst Kompass (classement réputationnel des artistes faisant référence), au sein des foires et des biennales, enfin sur le marché des ventes aux enchères. Alors que l’Angleterre s’est dotée du Turner Prize dès les années 80 ou que les Etats-Unis suivent leurs artistes depuis les années 50, « la France a du mal à défendre ses ouailles » comme le constate Frédérique Loutz, artiste contemporaine. Hormis le Centre national des arts plastiques, organisme public chargé de soutenir et de promouvoir la création contemporaine avec un budget minime (1,269 millions d’euros), la France ne s’est dotée d’un outil de promotion de son art national qu’en 2006, date de création de la première triennale d’art contemporain français : La Force de l’art. Pourtant, Gilles Fuchs, président de l’ADIAF (Association pour la diffusion internationale de l’art français) rappelle à quel point ces initiatives sont capitales pour la visibilité de l’art français : « La Force de l’art et Monumenta sont essentielles. C’est ce pour quoi nous nous sommes battus, pour montrer qu’un art français existe. Tout le monde parle d’art chinois, indien, américain, russe, etc. Pourquoi n’y aurait-il pas un art français ? ». Sursaut tardif, budget dérisoire, le ministère de la Culture rattrape t-il son retard ?

Pas de budget, pas d’artistes ?
La Force de l’art, sous l’impulsion du Premier ministre Dominique de Villepin, attira un nombre honorable de visiteurs (environ 80 000). Quinze commissaires et plus de deux cents artistes donnèrent un aperçu relativement complet « des trente dernières années de l’art en France », commente Gilles Fuchs. Ce dernier a d’ailleurs eu plutôt l’impression d’un « déballage » tandis que la seconde édition, sous le patronage de Christine Albanel, ministre de la Culture, lui parut plus intéressante car plus anglée, même si les entrées furent moins importantes (environ 60 000). Cependant, nombreux sont ceux qui assimilèrent le nombre réduit d’artistes, une trentaine, à du mépris. En outre, l’espace d’exposition nommé « géologie blanche », figurant une « banquise » de box blancs dont les parois sont déformées par les œuvres et leurs volumes, desservit les pièces. Frédérique Loutz associe cette architecture à une forme de cynisme, une « banquise avec ses artistes-ours en péril ». Chaque pièce étant isolée, le dialogue peine à s’établir, regrette t-elle. « Toute la communication s’est faite autour de la superbe et généreuse idée de l’architecte. Le lien entre les œuvres et les pratiques a été écarté, n’en reste qu’une sensation de cacophonie un peu stérile […] chaque artiste est parqué dans son petit bungalow dans ce village polaire ». Bien qu’elle se dise reconnaissante d’avoir bénéficié d’une bourse du CNAP, d’une résidence à Rome et de la visibilité de La Force de l’art 02, Frédérique Loutz, six mois après la manifestation, n’a toujours eu aucune proposition d’exposition. Fayçal Baghriche, artiste contemporain ayant participé à cette triennale et étant par ailleurs membre d’une structure curatoriale Le Commissariat, déplore que très peu de pièces furent créées pour l’événement. Si le nombre d’exposés lui semble très juste, il reconnaît que des efforts sont faits du côté du ministère de la Culture et que les contraintes de l’évènement nécessitent « négociations et concessions » autant du côté des commissaires que du côté des artistes. Cependant, l’artiste souligne la fermeture de centres d’art et la diminution des subventions. Nous n’avons pu, à ce propos, avoir connaissance des chiffres des subventions accordées par le ministère de la Culture pour La Force de l’art 02.
Peu de création originale, budget inconnu, nombre d’artistes réduits à peau de chagrin, La Force de l’art 02 n’est pas concluante. Néanmoins, le ministère de la Culture dispose d’un outil d’envergure : Monumenta.

Monumenta, l’autre cheval de bataille
Monumenta est une manifestation annuelle créée dans le but de « créer un projet d’amplitude en ce lieu (la nef du Grand Palais, ndlr). Le deuxième objectif est de montrer la vitalité de la scène française à l’international », affirme Catherine Grenier, commissaire de l’édition 2010. Quand on s’étonne de ce qu’Anselm Kiefer et Richard Serra, les deux artistes précédents de Monumenta, ne sont pourtant pas français, Catherine Grenier répond : « Anselm Kiefer vit en France depuis plus de quinze ans, c’était important de montrer qu’un artiste international a choisi de vivre en France. En outre, avoir des artistes internationaux montre que Paris compte sur la carte internationale ». La couverture médiatique, notamment étrangère, prouve que le pari de l’ouverture sur l’international est réussi. De plus, la création d’une œuvre originale pour la manifestation renouvelle la production française.

Les initiatives privées : alternatives
Créé en 1994, l’ADIAF est un organisme privé de mécénat culturel fondé par Catherine Millet, Daniel Abadie, Daniel Templon et Gilles Fuchs, ayant pour but de faire connaître à l’international la scène contemporaine française. En 2000, ce regroupement de collectionneurs se dote du Prix Marcel Duchamp, prix prestigieux récompensant le travail d’un artiste contemporain français ou vivant en France. L’artiste primé reçoit une dotation financière de 35 000 euros et est exposé au Centre Pompidou qui éditera un catalogue.
Suivi par le Centre Pompidou, le prix Marcel Duchamp assure une visibilité pérenne aux artistes primés. En effet, le musée d’art moderne « possède déjà les artistes que nous primons et, si ce n’est pas le cas, les achète. Sur les quarante-trois nominés de cette année, le Centre Pompidou a dans ses collections permanentes trente-sept d’entre eux. Depuis la création du prix Marcel Duchamp, le Centre Pompidou a acquis une cinquantaine des artistes que nous avons sélectionnés », affirme Gilles Fuchs. Autre prix de référence, le prix Fondation d’entreprise Ricard distingue chaque année un artiste contemporain émergent, lui offrant une entrée dans les collections permanentes du Centre Pompidou.
Alors que La Force de l’art ne prend pas la peine de suivre ses artistes, les prix Marcel Duchamp et Ricard songent à leur pérennité, recommandation expresse, par ailleurs, du rapport Quémin.

De la nécessité des institutions…
Saâdane Afif, prix Marcel Duchamp 2009, n’a pas souhaité s’exprimer sur la question des institutions. La volonté pour un artiste de ne pas être institutionnalisé ou de désirer être considéré comme un artiste international est compréhensible. Mais y a-t-il une visibilité possible des artistes en dehors des institutions ?

© Philippe Rahm


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