« L’Enculé » de Marc-Edouard Nabe

Avec « L’Enculé », Marc-Edouard Nabe revient sur l’affaire DSK, à partir de l’épisode du Sofitel, et durant tout son procès. Le vingt-neuvième roman de l’auteur, paru en Ocotbre, a été épuisé en quelques semaines seulement, et a été réédité à quatre mille exemplaires, en vente uniquement dans deux cafés parisiens. Conforme à sa politique d’auto-édition, les librairies sont boudées. Pourtant, L’Enculé se vend comme des petits pains.

15 février 1985, sur le plateau d’Apostrophes. Invité pour la parution de son premier roman, Au Régal des vermines, Alain Zanini dit, Marc-Edouard Nabe, fait une entrée fracassante à la télévision, sous les yeux d’une poignée d’écrivains déroutés.

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La France découvre alors ce jeune enflammé au teint cireux, orateur talentueux caché derrière de grands verres ronds, et arborant un grossier nœud papillon à poids, comme tout droit sorti d’un cirque « Zanini ». « Je suis complètement envahi par la littérature […] ce que nous vivons là est un brouillon pour moi, une éponge. Il me tarde de rentrer chez moi parce que cette nuit, je vais tous vous assassiner ! Je vais vous clouer sur mon liège, c’est-à-dire mon journal intime, et demain matin vous serez tous immortels pour moi. »

Le fils du musicien Marcel Zanini, provoque, il attaque et choque : ce jeune de vingt-cinq ans, qui manie l’arrogance de façon brillante, semble avoir déjà tout compris aux rouages du système médiatique. Les autres écrivains invités, parmi lesquels, Morgan Sportès, ne tardent pas à le qualifier d’antisémite, suite à ses modèles littéraires, dont il fait l’éloge dans son livre (Céline, Léon Bloy, Rebatet) et George-Marc Benamou lui assène même un coup de poing en fin d’émission. Le petit pet médiatique parfait. Au vingt-et-unième siècle, on appellerait cela, un buzz.

Un buzz, car Marc-Edouard Nabe énerve, il exaspère. Il énerve car il se veut héritier de toute une tradition romanesque d’écrivains incompris et, en bon agitateur du PAF, ses passages à la télévision tournent régulièrement à l’affront. Il énerve, car il se dit marginalisé, alors qu’il semble tout faire pour. Il se plaint d’un système dans lequel il trouve finalement son compte. Mais en fait, le plus énervant chez Nabe, c’est qu’il écrit merveilleusement bien… Si l’on sort son popotin de son si confortable premier degré, on se rend vite compte qu’il n’est en rien antisémite. Comme il l’avait justifié dans Apostrophes, à propos de Au Regal des vermines, Nabe « vomit le monde entier dans [ses] livre[s], sans exception ». Il remue la merde, et sans bâton. Et quant à sa tendance à tergiverser avec les limites de l’antisémitisme, elle répond à deux de ses désirs, de deux ses nécessités même : son désir perpétuel de choquer, provoquer, afin « d’exister » médiatiquement, il fixe un point d’attention en quelque sorte ; et son désir de s’ancrer dans la lignée de ses modèles, une nécessité qui délimite les contours de son idéal littéraire. Comme Céline, il imagine déjà la polémique après sa mort, doit-on ou non, célébrer Marc-Edouard Nabe ? Certain même, qu’il rêverait d’être condamné à l’indignation nationale… En 1995, il dresse le portrait de la dernière relique vivante de l’auteur du Voyage, sa femme Lucette, dans un roman d’une sobriété délectable, qui fait contraste avec son habituel style enflammé, titillant la corde des bonnes mœurs… Avec Lucette, Nabe écrit juste, Nabe est juste. L’humilité a pris le dessus sur ses pulsions, et l’œuvre s’en ressent, au contraire de son Vingt-septième livre, où seule sa plume pamphlétaire est mise en scène, dans le but un peu abscons de descendre un Michel Houellebecq qui, dit en passant, le fait très bien tout seul, et de rappeler au cercle de ses lecteurs, qu’il est un éternel incompris.

L’Enculé n’échappe pas à la règle : œuvre provocante et sulfureuse, le livre commence le matin du 14 mai, dans la suite 2806, et s’étend sur tout le long du procès. A travers une plume acide et dégingandée, Nabe entre dans la peau de DSK pour un livre au titre presque éponyme. Autant prévenir, le « nabot » a définitivement le goût du mauvais goût et, qu’il en déplaise à certains, il est rare d’autant rire dans un roman, et je dis bien « rire » : au programme, quelques scènes déjà cultes, comme l’entretien de l’ex patron du FMI avec ses parties en garde à vue, une cocue magistrale, Anne Sinclair, qui hésite entre trois documentaires sur Buchenwald, et un bouledogue aux airs familiers, prénommé Martine Aubry… Mais attention, l’œuvre n’a pas pour seule vocation d’être un pamphlet comique ; Nabe offre un réel décryptage politique et médiatique de l’événement, et parvient à insuffler à DSK, un sentiment d’empathie profonde… En effet, derrière ce personnage aux passions simiesques et aux besoins disons, primaires, se cache un anti héros aux faux airs naturalistes, grotesque et sous le joug de ses pulsions.